Les Dents de la mort

Les Dents de la mortCouvrant un large spectre, tant dans la diversité zoologique que dans la dispersion géographique, les productions d’agressions et d’invasions animales des années 70 ne s’intéressent que très peu aux vastes étendues australiennes. À quelques exceptions près, il faut attendre les années 80 pour que l’arrière-pays australien nous révèle bien des monstruosités… et parmi les espèces mortelles qui peuplent ce continent, les innombrables crocodiles y occupent une place prépondérante. Les pauvres touristes des récentes productions que sont Solitaire et Black Water peuvent en témoigner… du moins pour ceux qui ont échappés aux terribles mâchoires de ces mangeurs d’hommes !
Bien loin des clichés gentillets véhiculés par franchise Crocodile Dundee, le premier crocodile tueur de nationalité australienne montrait ses crocs en 1987 dans le film Dark Age. Si des problèmes financiers sont à l’origine de l’absence de sortie dans les salles de cinéma dans son propre pays, Dark Age, distribué en VHS en France sous le titre de Les Dents de la mort, est aujourd’hui encore injustement méconnu et ne mérite absolument pas d’être occulté par des films autrement plus médiocres comme Killer crocodile et sa suite pour n’en citer que deux.

À l’origine du film, le roman Numunwari du Zoologiste australien Graham Webb, qui n’est autre que l’un des spécialistes mondiaux les plus renommés en matière de crocodiles. Dans une bibliographie uniquement composée d’écrits documentaires, cette oeuvre fait donc figure d’exception. Une fiction qui reste cependant ancrée dans le réel, puisqu’en partie basée sur les rencontres avec le peuple aborigène et les observations faites sur le terrain par son auteur durant les années 70 alors qu’il explorait la terre d’Arnhem, dans le Territoire du Nord de l’Australie.
Après avoir été assistant-réalisateur de Russel Mulcahy pour le film Razorback, Arch Nicholson porte donc à l’écran ce film de croque assez atypique. Un crocodile marin de presque huit mètres fait quelques victimes dans le nord du pays. Le ranger Steve Harris (John Jarratt) est chargé d’enquêter sur ces événements, mais doit faire face à la méfiance des aborigènes. Alors que le reptile tue à nouveau, les autorités mettent la tête de l’animal à prix. De nombreux chasseurs à la gâchette facile, parmi lesquels John Besser (Max Phipps), transforment la région en un bain de sang. Avec l’aide de sa petite amie Cathy (Nikki Coghill) et de deux aborigènes, Oondabund (Burnham Burnham) et Adjaral (David Gulpilil), Steve va tout tenter pour retrouver l’animal avant qu’il ne termine en barbecue.

Les Dents de la mort

Rien de bien nouveau donc, mais là où l’histoire diffère de celles de nombreuses oeuvres du même genre est qu’ici Numunwari est considérée comme une créature ancestrale par les aborigènes. Ces derniers lui prêtent d’ailleurs des pouvoirs surnaturels alors que l’homme blanc ne voit en elle qu’une simple bête féroce qu’il faut traquer et supprimer sans pitié. L’équilibre naturel de la région est mis en péril par l’arrivée massive d’Européens, et l’animal ne fait que défendre son territoire, un environnement jusque-là préservé de toute influence néfaste. L’anéantissement de la créature reviendrait donc à s’attaquer à la Nature et ce qu’elle a de plus sacré, et par métaphore, à l’existence même des peuples aborigènes. L’évolution du personnage interprété par John Jarratt devient alors le fil conducteur du récit, et son respect grandissant pour les natifs et leurs traditions va lui permettre d’appréhender les événements différemment et de cerner ainsi la nature mystique de la menace.

Une idée également explorée, du point de vue amérindien, dans Wolfen, Morsures et quelques autres productions rattachées à la thématique l’horreur écologique. Certes cette plongée dans la culture et le tribalisme aborigène est loin d’être aussi recherchée et énigmatique que celle dépeinte dans La Dernière vague (1977, Peter Weir) par exemple, mais elle permet au film de se démarquer en partie du film dont il calque de nombreux éléments : Les Dents de la mer. De nombreuses séquences, les moins réussies du film, ou la caractérisation de la majorité des personnages font en effet échos au chef d’oeuvre de Steven Spielberg, avec une petite variante pour la séquence de l’enfant, qui termine ici broyé par les mâchoires de la bête ! Un acte qui sera justifié quelques minutes plus tard par cette phrase lancée le plus naturellement du monde par un des aborigènes : «il ne faut pas les juger comme des humains, ils ne savent pas qu’il faut respecter les enfants ».

Dark Age (Les Dents de la mort) - 1987La belle Nikki Coghill se retrouve face au gigantesque crocodile marin surnommé Numunwari.

Arch Nicholson n’oublie pas qu’il signe ici une oeuvre d’exploitation, et si son film respecte majoritairement la trame principale du roman dont il s’inspire, il n’hésite pas à recourir à des séquences qui privilégient le spectacle au suspense. Les attaques du crocodile sont assez brutales, et ces dernières se déroulent alternativement entre la terre ferme et les nombreux cours d’eau. Le danger vient en effet de partout, et il ne suffit pas de sortir de l’eau pour se retrouver sain et sauf !
Il est par contre dommage que les effets spéciaux soient relativement perfectibles. Alors que de nombreux crocodiles réels apparaissent tout au long du film, la gigantesque réplique mécanique représentant Numunwari parait bien inoffensive. Un reproche que l’on pouvait déjà faire à Razorback et son sanglier monolithique. Outre son aspect factice, l’animatronique a rapidement dû regagner les ateliers, ses circuits n’ayant pas résisté à l’eau. Pour ne pas perdre trop de temps, le tournage étant étalé sur seulement cinq semaines, les accessoiristes ont rapidement réalisé une tête de crocodile animée par un rouage et deux bâtons qu’un plongeur manipulait sous l’eau. Une fois l’animal géant revenu sur le plateau, celui-ci n’était plus aussi vif qu’auparavant, obligeant les acteurs à adapter leurs mouvements à ceux réduits du crocodile ! 

Loin d’être l’une des oeuvres les plus percutantes du cinéma d’exploitation australien, Dark Age se révèle pourtant divertissante et dépaysante. Les superbes décors naturels du Queensland et une distribution d’une rare qualité permettent d’oublier un temps les quelques problèmes de rythme et un doublage français peu reluisant. À mi-chemin entre ozploitation et série B américaine d’agression animale, il est par contre vraiment dommage que les aspects écolo-horrifiques et ayant trait au mysticisme aborigène du script cèdent couramment leur place à un modèle américain désormais trop convenu.

Les Dents de la mort

Inédit en France sur un support numérique, les anglophobes peuvent cependant se tourner vers la VHS française.

Laisser un commentaire