René Cardona Jr. et le Mex-cirque animalier

René Cardona Jr.

René Cardona Jr. dans les bras de son père. (source)

Dans la dynastie Cardona, le nom de famille autant que le domaine du cinéma sont des éléments héréditaires partagés par trois générations d’acteurs, scénaristes, réalisateurs et producteurs. Né au Mexique en 1939 puis élevé au milieu des bobines, caméras et autres accessoires cinématographiques, c’est sans surprises que René Cardona Jr. suit les traces de son père, le prolifique René Cardona. C’est ce dernier qui offre d’ailleurs à son fils ses premiers rôles en tant que comédien, carrière qu’il poursuivra quelque temps, officiant ainsi dans d’autres métrages mexicains plus ou moins obscurs dont de nombreuses comédies. Un schéma qui se répétera d’ailleurs quelques années plus tard pour René Cardona III, qui embrasse lui aussi une carrière similaire à celles de son père et de son grand-père.

René Cardona Jr.Véritable touche-à-tout et d’une impressionnante productivité, René Cardona Jr. commence par se faire un nom au quatre coins de l’Amérique latine, puis devient rapidement une des personnalités majeures du monde du cinéma mexicain avant de se lancer dans des coproductions internationales qui seront exploitées sur tous les continents. Une omniprésence qui lui permet d’acquérir une renommée comparable à celle de certains des artisans du bis transalpins tels Umberto Lenzi, Antonio Margheriti ou Enzo G. Castellari.
Au fil de ses expériences, l’homme peaufine son savoir-faire qui lui permet de s’accommoder des budgets les plus restreints, contournant avec une certaine habileté les limitations techniques qui en découlent, tout comme il parvient à finaliser ses productions dans des délais très courts malgré des conditions de tournage parfois difficiles. Il en résulte des séries B de qualité certes très disparate,  mais qui n’ont aucun mal à trouver leur place dans les programmations des salles de cinéma ou les présentoirs de vidéoclubs. Diverses compétences qui lui valent d’ailleurs le fait d’être surnommé «le Roger Corman de Mexico».1

Night of the Bloody ApesS’il s’intéresse à tous les genres (comédie-classique-musicale-polissonne, action, espionnage, aventures, western, horreur, fantastique, drame, etc.), sa filmographie est particulièrement influencée par les productions exubérantes de son père et ses nombreux film de lutteurs masqués devenus populaires dans les années 50, notamment au travers du personnage de Santo et de ses aventures parfois délirantes comme Santo et le trésor de Dracula (Santo en El tesoro de Drácula, 1969) ou Santo contre les cavaliers de la terreur (Santo contra los jinetes del terror, 1969). Les femmes ne sont pas oubliées comme nousle pruvent les lutteuses de La Vengeance de la momie (Las luchadoras contra la momia, 1964), Night of the Bloody Apes (La Horripilante bestia humana, 1969) et sa célèbre séquence d’opération à coeur ouvert2, dont Cardona Jr. signe d’ailleurs le scénario, ou encore Operación 67 (1966) coréalisé par le père et le fils. L’homme travaille également comme assistant-réalisateur sur Sierra Torride de Don Siegel, ou participe à la production du film Santa Sangre d’Alejandro Jodorowsky, sans aucun doute deux des lignes les plus vendeuses de son curriculum vitae.
La Vengeance de la momie
Associée au cinéma bis, sa carrière s’articule tant autour de l’écriture (environ cinquante titres), que de la réalisation (plus de quatre-vingt-dix films !) et de la production (une vingtaine)3. Et s’il débute toutes ces activités durant les années 60, c’est dans les 70’s que la carrière de René Cardona Jr. s’étoffe tout particulièrement, avant de connaître son apogée durant les 80’s et 90’s, notamment grâce à sa série à succès intitulée Holiday Laughs. Sa participation à des productions d’ambition internationale lui permet désormais de bénéficier de budgets plus confortables et de faire appel à des comédiens et techniciens renommés. Cardona Jr. n’en oublie pas pour autant sa famille, avec laquelle il collabore de manière régulière, ni certains de ses amis et acteurs fétiches, ce qui explique que les noms d’Hugo Stiglitz4 ou d’Andrés García apparaissent si fréquemment aux génériques de ses films.

Malgré cette diversité indéniable et la manière dont une partie de sa filmographie s’accorde avec les changements qui s’opèrent dans la société mexicaine vers la seconde moitié des années 70, c’est généralement une autre facette que l’on retient du personnage, celle d’un réalisateur opportuniste à la carrière ancrée dans le cinéma d’exploitation. S’ajoutent à cela d’autres éléments plus apparents. En effet, au travers de quelques productions horrifiques ou assimilées comme telles, René Cardona Jr. génère une rupture avec la manière dont certains thèmes étaient abordés jusque-là dans le cinéma mexicain, se rapprochant ainsi des films européens tant sur le fond que sur la forme. La Vallée sauvageDe la même façon que ses comparses italiens contemporains, Cardona Jr. mêle sexe et violence, avec un intérêt prononcé pour les excès sanglants, par exemple dans La Vallée sauvage (El valle de los miserables, 1975) qui met en scène des propriétaires de plantations, sadiques à souhait, qui n’épargnent aucune torture à leurs esclaves… sans se douter que ces derniers préparent secrètement une révolte tout aussi barbare. Les Diamants de l’amazone (Treasure of the Amazon, 1985) contient lui aussi nombre de séquences sanguinolentes. Citons également les gros plans sur les nombreuses énucléations à coups de bec dans Falco Terror (El Ataque De Los Pajaros, 1987). Ces deux films seront abordés plus en détail un peu plus loin.

La Vallée sauvage

Un des plans chocs de La Vallée sauvage

Dans un registre nettement moins défendable, le réalisateur se soucie bien peu du traitement accordé aux animaux pendant ses tournages et n’hésite d’ailleurs pas à inclure des mises à mort animales dans ses récits, par exemple dans Tintorera, du sang dans la mer (¡Tintorera!, 1977) ou Le Mystère du triangle des Bermudes (The Bermuda Triangle, 1978). Des séquences généralement définies par le terme de «snuff animalier» que l’on retrouve de manière assez récurrente dans les productions d’exploitations italiennes ou hongkongaises5.
Au-delà des plagiats coutumiers au genre horrifique, notamment au travers de Tintorera et Falco Terror qui font inévitablement écho aux productions que sont Les Dents de la mer (Jaws, Steven Spielberg, 1975) et Les Oiseaux (The Birds, Alfred Hitchcock, 1963), Cardona Jr. se fait également connaître grâce au succès de certains titres d’exploitations jusqu’au-boutistes s’inspirant d’histoires réelles aux dénouements des plus tragiques.

Survivre!S’inspirant du livre de Clay Blair lorsqu’il scénarise Survivre! (Supervivientes de los Andes, 1976), Cardona Jr. revient sur la catastrophe aérienne du vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya, disparu dans la cordillère des Andes le 13 octobre 1972 avec 45 personnes à son bord. Assez célèbre, l’histoire relate comment 16 personnes ont survécu 70 jours près de la carlingue à 3600 mètres d’altitude. Au-delà du froid et des conditions climatiques particulièrement difficiles, c’est le manque de nourriture qui pousse ces derniers à envisager le pire pour ne pas mourir : se nourrir des victimes dont les corps ont été conservés par la neige…

Survivre!

Vous en reprendrez bien une tranche?

Bien que le film soit réalisé par son père, impossible de ne pas déceler ici la patte de Cardona Jr.. Une influence qui dépasse son simple rôle de scénariste et de producteur, à un point tel que la paternité du film lui est régulièrement attribuée. Contrairement à Frank Marshall dont Les Survivants (Alive, 1993) s’attarde avant tout sur l’héroïsme des rescapés, ou à Raoul Ruiz qui s’inspire indirectement de cette catastrophe dans Le Territoire (O Território, 1981) qui oscille entre réel et fantastique sans jamais tomber dans le morbide ou le sensationalisme, le script de Cardona Jr. se focalise avant tout sur les éléments macabres et dérangeants de la tragédie. Expédiant les questionnements moraux et religieux en quelques échanges, le réalisateur peut ensuite laisser sa caméra s’attarder sur les portions de corps sur lesquelles est prélevée la chair, les lambeaux découpés qui sèchent sur la carlingue de l’avion, et bien entendu sur les visages des survivants alors qu’ils ingurgitent la viande humaine.
La critique n’épargne pas le film, le qualifiant généralement d’abject, ce qui n’empêchera pas celui-ci de rencontrer un certain succès lors de son exploitation dans les salles américaines (suite à un accord avec le studio Paramount) et européennes. Malgré un budget restreint qui nuit parfois à la crédibilité de l’ensemble, Survivre! se montre relativement efficace à condition de privilégier cette fois-ci les montages américains et européens à celui d’origine. Cardona Jr. s’intéresse à nouveau au thème du cannibalisme dans le film catastrophe Cyclone (1978) qui sera abordé un peu plus loin. L’histoire est cette fois-ci fictive, mais traitée avec le même aplomb et réserve là aussi quelques séquences chocs.

Guyana, la secte de l’EnferL’opportunisme de René Cardona Jr. ne s’arrête pas là, et après une catastrophe aérienne, c’est un autre drame, bien réel lui aussi, qui est à l’origine du dérangeant Guyana, la secte de l’Enfer (Guyana: Crime of the Century, 1979). Cardona Jr. est en tournage à Puerto Rico lorsque la terrible nouvelle du suicide collectif du 18 novembre 1978 alimente les gros titres des journaux du monde entier. Dès le lendemain, sans doute guidé par une curiosité morbide, il s’empresse de louer un hélicoptère pour survoler la zone. Horrifié par ce qu’il découvre sur place, il décide de porter à l’écran l’histoire du révérend Jim Jones et du dénouement tragique de la secte ayant conduit au suicide d’un peu plus de 900 adeptes, dont plusieurs centaines d’enfants.
Et si le film s’apparente à un projet racoleur aux ambitions clairement mercantiles, le réalisateur parvient à s’associer avec le studio Universal, négocie une avance pour la production ainsi que le reversement de trente pour cent des recettes. Il s’entoure ici d’une distribution

Guyana, la secte de l’EnferMalheureusement et malgré ses qualités, Guyana, sans être un échec cuisant, ne rencontre pas le succès escompté et signe le début de déboires financiers pour les Cardona. À cela s’ajoutent de nombreux appels téléphoniques reçus pendant le tournage de la part d’anonymes ne souhaitant pas voir le projet se réaliser. Certains allant jusqu’à menacer d’enlèvement le fils de René Cardona Jr. Sur un sujet similaire, les amateurs de bisseries pur jus préféreront sans doute se tourner vers La Secte des cannibales (Mangiati vivi !, 1980) d’Umberto Lenzi.

Tant comme acteur, scénariste, producteur, réalisateur ou toute autre fonction qu’aura occupé René Cardona Jr. durant sa carrière aussi riche que varié ou le pire côtoie le meilleur, l’homme n’a toujours eu en tête qu’un objectif, celui de divertir. De son impressionnante filmographie, peu nombreuses sont les productions qui ont dépassé les frontières de l’Amérique latine, ce qui explique qu’il est aisé de se focaliser sur certains aspects de l’homme, comme son penchant pour le cinéma d’exploitation et le sensationnalisme morbide dont il fait souvent preuve. De la même manière, si les performances des acteurs sont souvent pointées du doigts dans les productions les plus connues de Cardona Jr., il faut garder à l’esprit que dans un but de distribution dans différents pays, il était parfois demandé aux acteurs de répéter leurs lignes de dialogues en 4 ou 5 langues différentes pour faciliter la synchronisation du doublage.
Comme son père René Cardona Sr., l’homme a participé de manière importante à l’essor du cinéma populaire mexicain et à son internationalisation, permettant ainsi à bon nombre d’amateurs de cinéma bis de découvrir des films rarement originaux et souvent imparfaits, tant sur le fond que sur la forme, mais que l’on se plaît à apprécier pour tout autant de raisons que d’autres utilisent pour les déprécier.
René Cardona Jr. s’est éteint le 5 février 2003 dès suite d’un cancer.

Les infos sur le bonhomme étant plutôt rares, la suite de ce dossier est consacrée à une des spécificités de la filmographie de Cardona Jr., celle de productions mettant en scène différentes agressions animales, qu’elles soient entièrement dédiées ou non à cette thématique.

S’il est aisé de rendre plus crédibles, vivants et menaçants les différents décors utilisés lors de tournages en les agrémentant d’images d’archives, tournées à l’occasion ou empruntées à des documentaires, cet artifice montre vite ses limites. Au-delà des quelques problèmes de continuité et invraisemblances occasionnés, les interactions avec d’autres éléments du films, même avec un montage adéquat, sont réduites au strict minimum et nécessitent l’utilisation de trucages complémentaires, plus coûteux, pour arriver à un résultat satisfaisant. L’impact des séquences animalières, notamment des agressions, est ainsi particulièrement amoindri puisque hommes et animaux n’ont aucune interaction. S’il s’est fait une spécialiste de l’utilisation de stock-shots, René Cardona Jr. se rend rapidement compte qu’il a tout intérêt à collaborer avec différents dresseurs ou spécialistes des expéditions sous-marines, dont le célèbre Ramón Bravo, équivalent latin de notre commandant Cousteau et consultant ou technicien pour de nombreux films (Permis de tuer, Cyclone, Le Chasseur de monstres, etc.). Pour l’anecdote, il est par exemple à l’origine de l’affrontement du zombie (interprété par Ramon lui-même) et du requin dans L’Enfer des zombies (Zombi 2, 1979) de Lucio Fulci.


 

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Les chats tuent la nuit >>
  1. The Mexican Cinema of Darkness: A Critical Study of Six Landmark Horror and Exploitation Films, 1969-1988.Doyle Greene, 2007.
  2. Cardona Jr. confiera que l’opération a été réalisée sur un cochon!
  3. Voir la fiche Imdb de René Cardona Jr.
  4. Pour l’anecdote, acteur auquel Quentin Tarantino rendra hommage en baptisant du même patronyme l’un des personnages d’Inglourious Basterds.
  5. Parmis les plus célèbres, citons simplement Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980) et Calamity of Snakes (Ren she da zhan, Chi Chang, 1982)

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