Les Diables des mers

Les Diables des mersAu début du 20e siècle, alors que l’arrivée de King Kong (1933) n’avait pas encore eu lieu, la terre commençait à trembler au cinéma sous les pas de quelques monstres gigantesques, inspirés de l’imagination d’auteurs comme Arthur Conan Doyle ou Jules Verne, au travers de titres comme Le Monde perdu (The Lost World, Harry O. Hoyt, 1925) et ses dinosaures confrontés à une expédition scientifique, ou encore le géant des neiges vivant dans les contrées glacées de À la conquête du pôle de George Méliès (1912). Mais les océans ne sont pour autant pas oubliés des écrivains et scénaristes, et recèlent bien souvent des monstres terrifiants, gigantesques, ou qui cumulent parfois les deux sur leurs cartes d’identité. Dès 1916, Stuart Paton adaptait 20 000 lieues sous les mers (20,000 Leagues Under the Sea) dans un film qui proposait déjà une pieuvre géante. Certes, amorphe et aux effets spéciaux très perfectibles, mais l’intention était bien là. C’est encore une œuvre de Jules Verne, L’île mystérieuse (The Mysterious Island) cette fois-ci, qui sera à l’origine de son adaptation réalisée en 1929 par Lucien Hubbard dans un film assez riche en bestioles gigantesques.

Dans ce contexte, il n’est donc gère étonnant de voir surgir des flots un autre représentant énorme de la vie aquatique : la raie et ses représentants que sont les genres mobula et manta, également surnommée le Diable des mers pour cette dernière. Malgré leur taille impressionnante et leur aspect singulier, les raies ne connaîtront pas la même carrière que les octopodes géants, baleines blanches et autres requins de plus en plus gros qui nous sont proposés au cinéma comme une véritable armée des profondeurs, sans doute puisqu’elles ne sont vraiment dangereuses que pour le plancton!

Le Démon de la mer

Le Démon de la merProduit en 1930 pour le compte de la MGM, Le Démon de la mer (The Sea Bat) devait initialement être réalisé par Wesley Ruggles (La Ruée vers l’Ouest, Roar of the Dragon, Condemned) avant que Lionel Barrymore, bien plus connu pour ses talents d’acteur, ne le remplace derrière la caméra. Quelle querelle de poissonniers est à l’origine de ce changement en cour de production? Mystère…
S’il est ici question de la version sonorisée du film, mentionnons l’existence d’une bobine muette de ce dernier, un procédé plutôt courant pour les studios de l’époque. Concernant la distribution, notons ici quelques apparitions de l’illustre Boris Karloff, qui tient ici un petit rôle aux côtés de la superbe Raquel Torres (Ombres blanches, La Soupe au canard), Charles Bickford (Le Chant de Bernadette, Johnny Belinda) ou encore Nils Asther (La Grande muraille, Barbe bleue.)

Le Démon de la mer débute par une citation tirée du magazine National Geographic, qui présente en quelques lignes la raie manta comme une espèce aquatique étrange de par sa ressemblance avec une chauve-souris, créature mortelle et diabolique qui vie au plus profond des océans… une présentation que l’on sait aujourd’hui assez maladroite, mais ces exagérations ne sont pas sans rappeler celles de nombreux films plus récents, notamment dans les genres catastrophe (qu’il soit animalier ou non) ou de science-fiction, qui utilisent ce procédé destiné à donner un peu plus de vraisemblance au récit qui va suivre.

L’histoire se déroule sur l’île de Portuga, dont la vie est rythmée par l’industrie de la pêche d’éponges le jour, et les rituels vaudou la nuit. C’est dans cet endroit peu accueillant, peuplé de pêcheurs bourrus et ronchons et prêts à tout pour le moindre bénéfice qu’un plongeur trouve la mort par la faute d’un autre plongeur. Abandonné sous l’eau, l’homme est en effet écrasé contre des roches par une raie manta, créature qui selon les rumeurs locales, serait à l’origine de nombreuses disparitions. Suite cet incident, la veuve du disparu se détourne de la religion chrétienne qu’elle considère comme responsable de cet horrible événement, et se tourne dès lors vers les pratiques vaudou. L’arrivée bible en main d’un émissaire catholique pas très net dans la région ne va pas arranger les choses…

Tourné à Mazatlán, sur la côte Pacifique du Mexique, Le Démon de la mer propose de belles images, ainsi qu’un petit nombre de prises de vue sous-marines. Certes, bien moins impressionnantes que ce à quoi nous sommes habitués aujourd’hui, mais qui permettent en tout cas de se rendre compte que l’utilisation du matériel de l’époque ne devait pas faciliter la tâche des plongeurs. Du côté des bestioles, nous assistons à une attaque par un requin, qui précède d’ailleurs l’arrivée de la raie géante. Malgré que le scénario lui soit dédié, cette dernière ne fait par contre que deux apparitions vraiment remarquées durant le film.
Les effets spéciaux rudimentaires combinés à l’utilisation d’images d’archives fonctionnent plutôt bien, même si cela prête un peu à sourire tant on a l’impression de regarder du Nu Image avec soixante ans d’avance! Lors de ses déplacements en surface, la raie géante rappelle d’ailleurs un peu la créature d’Up From the Depths. Malgré cela, les séquences d’action et d’attaques animales parviennent à maintenir une certaine tension, en partie grâce à un montage efficace.

Le reste du récit est essentiellement composé de longues séquences de dialogues, entrecoupées par quelques scènes de vie. Rien de bien transcendant, mais l’histoire se laisse en tout cas suivre jusqu’au bout, lors d’un final qui, sans être aussi intense que l’affrontement entre le capitaine Achab et Moby Dick, n’est pas déplaisant. D’un intérêt mineur pour les amateurs de créatures gigantesques et mangeuses d’hommes, Le Démon de la mer demeure pourtant un film d’aventures très correct, qui souffre essentiellement d’un rythme parfois peu soutenu et de nombreux dialogues un peu ennuyeux.

Devil Monster

Devil MonsterTournons-nous maintenant vers Devil Monster, une production diffusée sur les écrans américains en 1946, mais dont les origines nébuleuses remontent aux années 30.

En 1936, deux studios se partagent en effet les différents plateaux de tournage tout comme la distribution autour d’un film initialement titré The Great Manta. Au-delà de quelques séquences tournées spécifiquement pour l’une ou l’autre des versions, la personnalisation et le peaufinage de chacune des deux œuvres se déroulera par différents ajustements lors du montage, notamment au niveau du choix des images d’archives. Ce sont donc deux versions d’un même film sortent alors sur les écrans, l’un en langue anglaise, The Sea Fiend réalisé par S. Edwin Graham, et l’autre en espagnol, El Diablo del Mar réalisé par Juan Duval.

S’il parait aujourd’hui peu probable d’arriver à mettre la main sur ces deux copies afin de savoir exactement ce qui les diffère l’une de l’autre, dix ans plus tard S. Edwin Graham réalise un nouveau film titré Devil Monster à partir du matériel existant, auquel il apporte de nouvelles modifications.

Devil MonsterLe récit prend place quelque part près des Îles Galápagos où un jeune marin nommé José disparaît mystérieusement, laissant derrière lui sa fiancée éplorée Louise. Quelques années plus tard, plusieurs rumeurs laissent croire que José est toujours en vie. Sa mère engage alors des marins pour le localiser et le ramener. Une expédition menée par Robert, un peu décontenancé par ces rumeurs puisqu’il comptait demander Louise en mariage. Après des recherches infructueuses, nos marins repèrent enfin José sur une île peuplée par une tribu indigène. Désormais amoureux de la fille du chef, celui-ci refuse de quitter son île paradisiaque. Les marins décident alors de kidnapper José, provoquant la colère de ce dernier qui, pour se venger, mène le bateau et son équipage dans un secteur parmi les plus dangereux de l’océan… le repaire du Diable des mers. Un lieu où règne une terrifiante raie géante…

Étant donné la genèse du film, l’histoire qui semble simple sur le papier est loin d’être aisée à suivre à l’écran. Devil Monster n’est en effet qu’un patchwork d’innombrables images d’archives (majoritairement empruntées à des documentaires), de qualité et d’intérêt variables, auquel s’ajoute une narration omniprésente qui peine à faire le lien entre tous ces éléments. Notons ici un interminable combat, filmé dans un aquarium, entre une pieuvre et une murène, ou quelques images durant lesquelles nous apercevons différents poissons, quelques requins, mais aussi des otaries ou des éléphants de mer.
Le triangle amoureux qui se joue devant nous ne suscite guère plus d’intérêt, et les séquences d’action se comptent sur les doigts d’une main.

Beaucoup d’exotisme et un peu de nudité1 caractérisent donc l’essentiel de Devil Monster. Car pour ce qui est du monstre dont il est question dans le titre, il faut attendre les dernières minutes de la bobine pour assister à un spectacle aussi décevant que médiocre visuellement parlant. Le Diable des mers, bien peu combatif, disparaît ainsi quelques minutes à peine après avoir fait surface, harponné à mort par un José qui perdra un bras dans cet affrontement loin d’être homérique et illustré par des trucages risibles.

La Perle noire

La Perle NoireAdapté du roman The Black Pearl, de Scott O’Dell, auteur ayant surtout œuvré dans le domaine de la littérature pour enfants, La Perle Noire est produit et réalisé en 1977 par Saul Swimmer, dont la courte filmographie est plutôt versée dans les documentaires musicaux et quelques œuvres dramatiques. Le casting permet de croiser quelques noms connus des amateurs de cinéma bis, comme celui de Barta Barri (La Furie des vampires, Monster Dog, Soleil rouge), Perla Cristal (L’Horrible Docteur Orlof, Les Maîtresses du Docteur Jekyll, Le Pont des soupirs), Aldo Sambrell (Falco Terror, Les diables de la mer, Les Crocs du Diable) ou encore Claudia Gravy (Les Religieuses du Saint Archange, Les démons sexuels ).

La Perle NoireTout débute au Mexique, au sein d’une petite communauté de pêcheurs d’huîtres perlières, dont l’activité demeure leur principale source de revenus. Tous affrontent quotidiennement les dangers de la mer afin de subvenir aux besoins de leurs familles. Mais, au-delà des requins et autres barracudas agressifs, la crique réserve bien des surprises… notamment une grotte mystérieuse. Un lieu qui intéresse tout particulièrement un jeune homme, Ramon Salazar, pensant pouvoir y découvrir un trésor qui permettrait d’aider le village dont la pauvreté croît de jour en jour. La Perle noireMalgré les réticences de son père, Ramon décide de devenir plongeur, et dès son apprentissage terminé, celui-ci désobéit à son maître et s’enfonce dans les eaux sombres de la grotte. Il y découvre une énorme perle noire qu’il ramène à la surface…

Sortie durant la seconde moitié des années 70, La Perle noire a sans doute profité de l’engouement du public pour les monstres marins initié par le succès en salles de Les Dents de la mer. Le film ne vise cependant pas du tout le même auditoire et se démarque des nombreuses imitations du film de Steven Spielberg. La Perle noire est clairement une production familiale où les bons sentiments et une morale saine prédominent. Aux croyances et superstitions des pêcheurs sur lesquelles se fonde le récit, s’intègrent également nombre de références religieuses autour du parcours initiatique du jeune Ramon.
Bien entendu, le message écologique propre à de nombreuses productions du genre durant les années 70 répond présent, mais d’une manière assez atténuée. S’il n’est pas question ici de radiations ou pollutions diverses, ni de quelconques expérimentations scientifiques bancales, l’homme et ses agissements néfastes sont pourtant clairement visés au travers de la surpêche et de ses conséquences. La redoutée Manta Diablo, gigantesque raie manta crainte par tous les pêcheurs, qui s’éveille pour semer la terreur sur les côtes n’est pas seulement une vieille légende que l’on raconte pour effrayer les enfants. Elle personnifie ici la gardienne des mers et océans, châtiant ceux qui ne respectent pas l’équilibre naturel marin en prélevant aux mers et océans bien plus que ce qui est nécessaire.

La Perle noire

Mais dès la première apparition agressive de l’emblématique Manta Diablo, tout comme lors de la reconstitution de la tempête qui frappe les marins, les limitations budgétaires de la production se font ressentir. Lors des quelques assauts du monstre marin, le réalisateur tente vainement de donner un peu de rythme et un certain réalisme à des séquences dont on ne retiendra finalement que le montage bâclé qui ne parvient que péniblement à faire illusion. Et s’ils sont de facture correcte, les trucages qui mêlent images d’archives et animatronique manquent également d’impact.
Certaines séquences s’avèrent cependant plus mémorables, comme lors de la première plongée de Ramon durant laquelle, au fur et à mesure qu’il se rapproche du fond, toute la faune subaquatique s’enfuit, laissant présager le pire quant aux conséquences du geste intrépide, mais irréfléchi du jeune plongeur. Dommage ici qu’une bande-son bruitiste un peu trop insistante amoindrisse le sentiment d’angoisse et de solitude souhaité par le réalisateur… dans des situations comme celles-là, le silence est parfois bien plus inquiétant. Le final, qui n’est pas sans rappeler l’affrontement titanesque de Moby Dick (John Huston, 1956), est lui aussi l’une des séquences clés de La Perle noire, nous permettant ainsi d’apercevoir la Manta Diablo qui s’était faite très discrète jusque-là, harponnée par le personnage du Maure avant de s’enfoncer dans les profondeurs.

Si la sensation de visionner un reportage de Thalassa ou un quelconque documentaire animalier un peu chiant prédomine ici, La Perle noire possède suffisamment de qualités lui permettant maintenir notre intérêt jusqu’au dénouement du récit. Un film d’aventures demeurant plutôt agréable à découvrir lors d’une projection en famille et qui devrait ravir les plus jeunes.

Les choses surgies des profondeurs

Le Capitaine Nemo et la ville sous-marineTerminons cette page autour de quelques autres apparitions de raies mantas ou mobulas à commencer par celle surnommée «Mobula» qui s’en prend au Nautilus dans Le Capitaine Nemo et la ville sous-marine (Captain Nemo and the Underwater City, 1969). Une production aussi kitsch que spectaculaire qui s’inspire très ouvertement de l’excellent Vingt mille lieues sous les mers (20,000 Leagues Under the Sea, 1954) produit par les studios Disney. Dommage que l’apparition du monstre marin ne soit pas aussi mémorable que celle de la pieuvre géante du film dont il s’inspire… Et si l’origine de la mutation de la créature est liée à la construction de la cité sous-marine, sa présence demeure plutôt anecdotique au milieu des nombreuses aventures que propose le récit.

Toujours dans le registre de la science-fiction, intéressons-nous rapidement à Reija, monstre géant issu des profondeurs océaniques proches de l’île de Saipan et que l’on peut apercevoir dans le Kaiju Eiga Ultraman Cosmos 2: The Blue Planet (Urutoraman Kosumosu: Buru Puranetto, Tsugumi Kitaura, 2002.) Alors que l’infâme Scorpis est bien décidé à détruire la terre, Reija apparaît quelques fois pour combattre ce dernier, joignant ses forces à celles d’Ultraman Cosmos.
Ci-dessous, les deux représentations de Reija, version marine et version humanoïde.

Ultraman Cosmos 2: The Blue Planet

Quittons maintenant le Japon pour la Chine et sa titanesque créature aquatique qui réduit en bois flottant une armée de navires envoyés soutenir un allié par l’impératrice Wu Zetian dans Détective Dee 2 : La légende du dragon des mers (Di renjie: Shen du long wang, Tsui Hark, 2013). Dans cette production majestueuse et épique qui ne laisse aucun répit au spectateur apparaît donc une effrayante et gigantesque créature marine visuellement superbe, qui emprunte ses caractéristiques à diverses espèces, dont la raie, comme l’on peut le deviner dans l’image ci-dessous. Bestiole qui cette fois-ci ne finira pas harponnée, mais empoisonnée!

Détective Dee 2 : La légende du dragon des mers

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  1. À ce sujet, il est amusant de constater que le petit studio à l’origine du film, Excelsior Pictures Corp., connaitra des démêlés avec la justice américaine quelques années plus tard pour leur film Jardin de l’Eden

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