Bruno Vailati : les monstres des profondeurs

Né en Égypte en 1919, c’est très jeune que Bruno Vailati débarque en Italie, pays où il grandit et fait ses études, durant lesquelles il est notamment diplômé en Sciences politiques. Après la Seconde Guerre mondiale, où il fût très actif dans la résistance 1, Vailati entreprend une carrière dans les domaines du cinéma et de l’audiovisuel.

L’homme développe également un intérêt marqué pour l’océanographie et les mystères qui peuplent les mers et océans, et ce n’est pas un hasard si en 1952, après un an passé à diriger une expédition dans la mer rouge, il produit son premier film sur le monde sous-marin, Le Sixième continent (Sesto Continente, 1954). Projet dont la réalisation échoue à Folco Quilici, un spécialiste des prises de vues sous-marines et grand documentariste, qui dirigera entre autres Tiko et le requin (Ti-Koyo e il suo pescecane, 1962) et La Traversée fantastique (Dagli Appennini alle Ande, 1958). Le Sixième continent est présenté lors de la 15e édition du Festival international du Film de Venise.

Parallèlement à son attrait pour les documentaires, Vailati s’intéresse également au cinéma. Comme scénariste, réalisateur et producteur, il participe ainsi plus ou moins directement à de nombreux films. Il produit par exemple Hercule et la reine de Lydie (Ercole e la regina di Lidia, 1958) de Pietro Francisci, ou collabore notamment avec Jacques Tourneur et Mario bava sur le péplum La Bataille de Marathon (La Battaglia di Maratona, 1959), film pour lequel, outre son rôle de producteur, il réalise les séquences d’action. Il dirige quelques années plus tard Le Voleur de Bagdad (Il Ladro di Bagdad, 1961), mais contrairement à ce que l’on pourrait penser à la vue de cette filmographie, Vailaiti ne s’intéresse pas qu’à l’antiquité, il coproduit par exemple Caltiki, le monstre immortel (Il Mostro immortale, 1959), réalisé par Riccardo Freda (et terminé par Mario Bava) ou réalise Défi à Gibraltar (Beta som, 1963). Bruno Vailati consacre également une grande partie de sa carrière à la télévision, pour laquelle il tourne de nombreux films ou séries de documentaires telles que l’Encyclopédie de la Mer (1964-1965) ou Uomini del mare (1972) qui consacre chacun de ses sept épisodes à une personnalité, par exemple Jacques Mayol, Ramon Bravo ou Ron Taylor.

C’est donc avant tout pour ses expéditions sur les mers et océans du globe et les livres ou documentaires  qui en résultent que Vailati acquiert une reconnaissance internationale, récoltant de nombreux prix, en Italie bien entendu, mais aussi en Europe. Pour situer le personnage, il est en quelque sorte l’équivalent italien du commandant Cousteau français et ses voyages en mer lui ont permis de côtoyer d’autres grands noms de la plongée sous-marine comme Ron et Valerie Taylor, Henri Bource, Ramon Bravo et bien d’autres.

Andrea Doria -74En 1968, il organise et dirige la première expédition italienne partant à la recherche de l’épave du Andrea Doria, un paquebot italien entré en collision avec un navire suédois près des côtes américaines en 1956. Une expédition épique et passionnante dont la promotion pour sa sortie en salles en 1970, sous le titre Andrea Doria -74,  met l’accent sur la présence de requins particulièrement terrifiants (voir l’affiche ci-contre!). Pourtant, de squales, il n’en est guère question durant le film si ce n’est quelques spécimens péchés montrés en début de bobine et l’apparition plus tardive d’un requin dont l’arrivée est soulignée par une musique mortuaire. Si la narration nous explique que pour rejoindre l’épave, il ne fallait pas hésiter à plonger dans des eaux infestées de requins, ces derniers sont ici bien moins dangereux que les risques engendrés par la visibilité réduite et les forts courants marins que doivent affronter les plongeurs.

Bruno Vailati

Bruno Vailati part explorer l’épave de l’Andrea Doria (Source)

S’il a par le passé essayé de démontrer que certains mythes associés aux requins n’étaient pas toujours fondés, comme lors de son expédition de 1952, Bruno Vailati faisait déjà preuve d’une tendance à la dramatisation dans certains de ces films. Cet aspect s’accentue de manière importante alors qu’il assemble les images rapportées de nombreux voyages sur les différentes mers du globe à la recherche de requins pour son documentaire Hommes et requins (Uomini e squali, 1976). S’inspirant en partie de Bleu est la mer, blanche est la mort (Blue Water, White Death, 1971), le film de Vailati profite certes du succès de l’impressionnant documentaire de Peter Gimbel et James Lipscomb, mais aussi du phénomène  en salles engendré par la sortie du célèbre Les Dents de la mer (Jaws, 1975) du jeune réalisateur américain Steven Spielberg. En effet, dans le sillage de ce dernier, une «shark-mania» se développe et nombre de films qui mettent en scène des requins mangeurs d’hommes font surface un peu partout sur le globe, dont une grande partie en Italie. Bien que la majorité de ces productions soient des fictions qui se contentent de plagier, de manière très rudimentaire, l’œuvre de Spielberg, quelques documentaires dont les codes se rapprochent du cinéma d’exploitation font également leur apparition.

LES DENTS DE LA MORT

Uomini e squaliDans Hommes et requins, le spectaculaire prime sur le reste. Accentué par une narration funeste, le montage joue sans cesse sur l’ambiguïté, situant ce type de productions quelque part entre les documentaires traditionnels sur le monde marin et les films d’exploitation italiens à la Franco Prosperi et ses shockumentaires tels Mondo Cane (1962). Le sensationnalisme prime alors sur l’authenticité et certains diffuseurs ne s’y trompent pas.

L’équipe de tournage réunit de grandes pointures de la plongée et des caméramans expérimentés, Bruno Vailati s’est ici entouré de Ron et Valery Taylor, ou encore du célèbre Rodney Fox. Un casting assez similaire au film de Peter Gimbel, mais ici, le ton employé et la manière de mettre tout cela en scène s’avèrent beaucoup moins convaincant.

Sharks and Men

L’affiche japonaise et ses requins titanesques!

En effet, Vailati ne semble pas vraiment savoir où le mène cette folle aventure se déroulant sur toutes les mers du globe. Là où l’équipe de Bleue est la mer, blanche est la mort s’était fixée pour but de partir à la recherche du grand requin blanc, celle de Les Dents de la mort semble avant tout vouloir impressionner le spectateur, traquant ainsi les terreurs des profondeurs au grès des vagues. Outre le grand blanc et le requin marteau, nous croisons pas mal d’autres espèces, parfois au détour d’une seule séquence très pauvre en informations ou au contraire, s’arrêtant trop longuement sur certaines, notamment l’épaulard. À cela s’ajoutent des reconstitutions d’attaques de requins qui n’atteignent pas le but souhaité et s’avèrent finalement aussi peu impressionnantes qu’effrayantes. Les mises en scène confuses et les effets spéciaux sanglants rudimentaires font que ces séquences « chocs » s’intègrent mal au reste du récit. À noter parmi celles-ci, la reconstitution de l’attaque subite par Henri Bource en 1964, et dont la vidéo réelle 2 a notamment été utilisée dans le documentaire Savage Shadow (1969)3.

Associées à des musiques de Daniele Patucchi4, de superbes prises de vues sous-marines parviennent par moments à créer une réelle tension. Les plongées au milieu des requins-marteaux ou encore une des séquences durant laquelle se rencontrent une orque et deux plongeurs sont vraiment réussies, de même que la dernière partie en présence de grands requins blancs, qui sans atteindre l’intensité de celle du documentaire de Peter Gimble parvient tout de même à provoquer quelques frissons.

Hommes et requins

Avec une nouvelle fois dans le rôle du grand méchant…

En dépit de ses qualités évidentes, l’un des principaux reproches que l’on peut faire à Hommes et requins concerne sa bande sonore. Si la musique malgré une certaine redondance et quelques facilités s’accorde plutôt bien aux images,  ce sont surtout les commentaires de la voix off récités par Bernard Tiphaine pour la version française, qui deviennent rapidement lassants. Le ton fataliste et la volonté d’en mettre plein les yeux et les oreilles font que l’ensemble perd une partie de crédibilité au profit d’une certaine touche de sensationnalisme. Difficile également de ne pas sourire en écoutant les doublages de l’équipage, pour lesquels les accents mexicains ou italiens approximatifs délivrent des phrases d’une exquise finesse et d’une rigueur scientifique implacable, dont voici quelques exemples : « fais gaffe à ton cul », « tien, v’la ton apéro » et autres « et maintenant il va se taper le dingue qui est dans la cage ».

Sans être exempt de défauts, et malgré son aspect racoleur, Hommes et requins est une petite curiosité à découvrir, ne serait-ce que pour les belles images et quelques séquences impressionnantes qui nous sont offertes.

DANGER DANS LES PROFONDEURS

Pericolo negli abissiAvec Pericolo negli abissi, Bruno Vailati poursuit son exploration des profondeurs pour cette fois-ci nous prouver que les squales ne sont pas les seules espèces dangereuses à hanter les fonds marins… Nous retournons ici une tonalité fataliste, un mélange de séquences documentaires classiques et de reconstitutions hasardeuses plus ou moins sanglantes, mais le réalisateur ne s’arrête pas là et il se débrouille même pour intégrer de la nudité à son film! Il n’est donc guère étonnant d’assister sous l’eau à des ballets un peu spéciaux qui mettent en scène des plongeuses aux seins nus. Les réalisateurs italiens ne reculent décidément devant rien!

Demeuré inédit en France, Pericolo negli abissi nous plonge donc sous la surface de la mer, aux côtés de représentants de différentes cultures qui risquent leurs vies tous les jours dans les mers et océans du globe afin de nourrir leurs familles. Vailati dresse ici un portrait peu accueillant de la faune sous-marine et des nombreuses espèces dangereuses qui la composent. Une fois encore, les reconstitutions d’attaques manquent d’impact et ne dépassent pas le stade de l’assemblage maladroit.

Pericolo negli abissi

L’une des attaques du film (Source)

Dans de fascinants paysages sous-marins, nous faisons ainsi connaissance avec des Japonaises qui plongent en apnée (et les seins nus !), afin de remonter des coquillages. Soudain, la musique change du tout au tout, et une partition qui calque celle composée par John Williams pour Les Dents de la mer, annonce l’arrivée d’un requin. S’ensuit une attaque à la mise en scène brouillonne, durant laquelle une actrice (qui n’est bien évidemment plus la Japonaise filmée jusque-là), se débat en hurlant à la mort dans une eau rougeâtre. C’est le même thème musical qui coïncidera avec l’arrivée des squales mangeurs d’hommes lorsque Vailati s’intéresse cette fois-ci à des plongeurs chargés de prélever des coraux à 80 mètres de profondeur dans les eaux hawaïennes.

Le réalisateur nous embarque ensuite en Polynésie, à la rencontre d’espèces étranges à l’aspect primitif, mais également aux côtés d’une majestueuse raie manta. Plus tard, c’est en Australie, près de la barrière de corail, que nous assistons à une autre reconstitution, celle d’une attaque de serpents de mer, puis enchaîne sur une nouvelle séquence érotique. Cette fois-ci, une plongeuse offre sa poitrine en spectacle à tous les habitants de ce monde abyssal. S’ensuivent des rencontres avec des barracudas, un épaulard agressif, ainsi que de nombreuses espèces pas toujours évidentes à identifier.

Pericolo negli abissi

L’improbable strip-tease! (Source)

La construction même du film façon shockumentaire et son assemblage de différentes séquences font que les différents sujets traités sont de qualité et d’intérêt très variables. Si jusque-là Pericolo negli abissi n’a rien offert de mémorable, quelques images plus impressionnantes et plus folles surnagent au-dessus du reste. À commencer par un improbable petit déjeuner sous l’eau, avec ses plongeurs qui assistent, coupes de champagne ou cafés à la main, ou un incroyable strip-tease durant lequel une danseuse en apnée est lentement déshabillée par une murène, et une autre par une anguille! Dans un registre nettement moins festif, Vailati nous offre cette fois-ci un spectacle horrible. Celui du commerce des requins, qui débute alors que ces derniers agonisent dans des filets avant que ne leur soient ôtés leurs ailerons d’un coup de couteau, et de violentes scènes de pêche au harpon. Au fil des tirs,  c’est agité de soubresauts et agonisants que les squales coulent lentement vers le fond… Ce qui donne lieu à la dernière reconstitution avec l’intervention d’un grand requin blanc, qui comme un avertissement de la nature suite à ce massacre, laisse dans son sillage un déluge de sang et un plongeur avec la moitié d’une jambe en moins.

Bruno Vailati signe avec Pericolo negli abissi un film d’exploitation inégal, un shockumentaire dont l’intérêt n’est pas toujours évident à saisir au-delà de l’indéniable curiosité qu’inspirent certaines séquences. Sans nul doute que les images les plus spectaculaires de ce documentaire demeurent celles qui montrent des géologues et des vulcanologues dans leur mission périlleuse qui consiste à observer et prélever des échantillons lors de coulées de lave sous-marines. Dommage que là encore, Vailati ne résiste pas à proposer une reconstitution qui se focalise sur la brûlure de l’un d’entre eux…

FINALEMENT, ILS NE SONT PAS SI MÉCHANTS

Alors que le mythe du requin mangeur d’hommes est personnifié par Bruce, le célèbre grand requin blanc qui se fait les dents sur le casting de Les Dents de la mer, Bruno Vailati réalise Cari mostri del mare, un documentaire qui prend à contre-pieds les deux précédents. Tout comme Folco Quilici avec Fratello mare (1975), Vailati voit ici une réponse à la mauvaise image des requins véhiculée par le film de Steven Spielberg.

Cari mostri del mare

Les monstres ont changés de camp!

L’ambiguïté qui planait jusque-là dans les shockumentaires du réalisateur disparaît, et celui-ci cherche désormais à démontrer que si certains animaux peuvent être considérés comme dangereux, ils ne sont pas pour autant des ennemis pour l’homme. Les différents récits qui se croisent et les commentaires de Cari mostri del mare ont pour objectif d’identifier ici le seul monstre dont il faut réellement se méfier : l’homme.

Si le documentaire conserve quelques réminiscences des précédents dans le recherche du spectaculaire, notamment la séquence d’un homme s’accrochant aux mâchoires d’une baleine ou une affiche une nouvelle fois assez sanglante, celui-ci s’attarde également sur le massacre impitoyable des phoques au Groenland et des serpents de mer en Micronésie. Vailati nous conduit aussi à la rencontre d’autres espèces souvent précédées d’une sinistre réputation comme l’ours blanc, les innombrables crocodiles affamés dont regorgent les terres cubaines, la raie manta, surnommée le diable des mers, ou encore la pieuvre géante du Pacifique.

Cari mostri del mareCela dit, l’extrême rareté du documentaire, et ce même dans son pays d’origine, fait que je n’ai pas eu la chance de le visionner et je ne m’attarderais donc pas vraiment dessus.5

Toujours dans cette optique de repentance, Bruno Vailati avoue être toujours embarrassé dès qu’est abordé le sujet des mises à mort de certaines espèces dans ses films6.  Des choix qu’il a fini par regretter et c’est sans doute pour cela qu’il deviendra durant les années 80 un défenseur actif de l’environnement et sera à l’origine de nombreuses initiatives dédiées à la défense de la nature.

S’ils sont souvent mis en lumière malgré leurs qualités discutables, les quelques projets un peu filouteux ne pèsent finalement pas grand-chose au milieu des centaines d’heures de pellicules que Bruno Vailati, disparu en 1990, laisse derrière lui… 

  1. Pour une biographie plus complète de Bruno Vailati, se rendre sur la page Wikipedia lui étant consacrée
  2. que l’on peut trouver sur YouTube pour les plus curieux
  3. Savage Shadow sur l’Imdb
  4. Daniele Patucchi est également compositeur des bandes originales de Les Bêtes féroces attaquent (Belve Feroci, Franco Prosperi, 1984) ou encore de Le Chevalier du monde perdu (Warrior of the Lost World, David Worth, 1983)
  5. D’ailleurs, si jamais quelqu’un en possède une copie, merci de me contacter!
  6. Fathom, vol.1 No4, 1971

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