Les Bêtes féroces attaquent

Synopsis

Les Bêtes féroces attaquentC’est la nuit. Rupert Berner, un jeune vétérinaire travaillant dans le zoo d’une ville d’Europe du Nord, reçoit un appel téléphonique urgent de son ami Nat Braun, un inspecteur de police. Ce dernier l’informe que des milliers de rats se sont échappés des égouts et ont attaqué et dévoré un couple de jeunes gens dans leur voiture. Les rats sont finalement détruits au lance-flammes, à l’exception de quelques spécimens que Rupert décide d’examiner en laboratoire.

Mais à son retour au zoo, quelle n’est pas sa stupeur de découvrir que les cages sont ouvertes et vides. Panthères, léopards, ours, éléphants se sont échappés et envahissent la ville. Une effroyable réaction en chaîne s’ensuit.
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Chronique

Après la déferlante de films d’agressions animales relatifs au succès de Les Dents de la mer, les réalisateurs transalpins ne faiblissent pas et continuent d’abreuver salles de cinéma et vidéoclubs en animaux tueurs pendant presque dix ans. Pour la majorité de ces films, scénaristes et réalisateurs se contentent généralement de suivre les sillons ensanglantés laissés par le requin-tueur mis en scène par Steven Spielberg, déclinant à l’infini le thème de la créature aquatique qui hante les grands fonds ou les côtes touristiques1.

Au milieu de ces nombreuses productions qui se focalisent avant tout sur une seule espèce tueuse, quelques titres sortent des sentiers battus et élargissent le thème de la revanche de la nature sur l’homme à l’ensemble du règne animal. Les Bêtes féroces attaquent est de ceux-là.

Les Bêtes féroces attaquentAu-delà de son approche anthologique de la représentation des animaux tueurs à l’écran évoquant le glas d’un sous-genre qui connaît alors ses derniers soubresauts2, Les Bêtes féroces attaquent s’apparente également au chant du cygne d’un réalisateur à la carrière controversée. Avec son compère Gualtiero Jacopetti, Franco Prosperi est en effet à l’origine de titres comme Mondo Cane (1962), Adieu Afrique (Africa addio, 1966) ou Les Négriers (Addio zio Tom, 1971), qui ont popularisé les documentaires d’exploitation généralement regroupés sous le terme Mondo (ou chocumentaire en français). Des productions qui sous un prétexte pseudo-ethnographique, compilent des séquences étonnantes, dérangeantes ou violentes tournées aux quatre coins du globe. Cette volonté de se différencier des documentaires plus conventionnels est présentée par ses producteurs comme un regard «sans filtre» sur notre monde et qui se focalise avant tout sur la sauvagerie de l’homme. Un genre aux qui va connaît alors une expansion fulgurante, grandement aidée par un matériel publicitaire aux fins racoleuses et sensationnalistes.

Derrière la caméra de Les Bêtes féroces attaquent, Prosperi a conservé son goût pour les images-chocs comme le démontre le début du film et son approche quasi-documentaire durant lequel le réalisateur s’attarde sur des têtes tranchées de chevaux qui sont jetées en pâture à des tigres affamés. Bien que signant ici une fiction, le réalisateur souhaite qu’elle demeure le plus proche possible de la réalité, réduisant l’utilisation de trucages à son strict minimum. Pour cela il met notamment en scène des fauves lâchés toutes griffes dehors sur du bétail, des rats affrontant un chat lors d’une séquence qui n’est pas sans rappeler son horrible écho dans Camp 731 (Men Behind the Sun, 1988, Tun Fei Mou), d’autres rats brûlés vifs, etc. Si d’une certaine manière, les vedettes animales de Les Bêtes féroces attaquent prennent leur revanche sur la cruauté que leur inflige l’homme comme Prosperi l’a régulièrement démontré dans ses chocumentaires, le réalisateur ne semble guère concerné par le traitement peu enviable réservé aux animaux durant son tournage3.

Les Bêtes féroces attaquent

À la manière du téléfilm The beasts are on the Streets (Peter R. Hunt, 1978) qui le précède de quelques années, Prosperi privilégie pour son film une approche réaliste là où d’autres, comme l’excellent La Revanche des animaux (Day of the animals, 1977) de William Girdler opte pour l’anticipation. Comme dans ce dernier, le récit de Les Bêtes féroces attaquent s’apparente au sous-genre qualifié d’horreur écologique emblématique de nombreuses productions des années 70 dans lesquelles, en réponse aux agissements néfastes de l’homme envers la nature, celle-ci décide de répliquer. À cette thématique, au travers de l’empoisonnement des réseaux d’eau usée et potable par du PCP, le scénario associe celle des effets désastreux de certains composés chimiques sur l’organisme et les modifications comportementales qui s’ensuivent, illustrant ici la volonté du réalisateur de dénoncer les ravages de la drogue, véritable fléau alors en pleine expansion.

Les Bêtes féroces attaquentAu-delà de son argumentaire très simple et parfaitement résumé par son accroche «Droguées, déchaînées, et lâchées dans la ville…», Les Bêtes féroces attaquent propose quelques éléments sortant de l’ordinaire. Tout particulièrement le cadre urbain choisi par le réalisateur. Ici la menace ne vient pas de l’extérieur comme dans une grande partie des films d’invasions animales, mais d’animaux considérés comme serviles, captifs d’un zoo évoquant ici le cheval de Troie de la révolte animale. Une fois libérés de leurs entraves, implacablement, ces derniers tentent de s’approprier un nouveau territoire et de regagner leurs échelons dans la chaîne alimentaire.

Les Bêtes féroces attaquentDébordants par milliers des égouts et laissant derrière eux quelques cadavres rongés jusqu’aux os, les rats sont les premiers représentants du règne animal à subir les effets nocifs des drogues hallucinogènes. Alors qu’ils occupent le terrain, ces derniers sont bientôt rejoints par un grand nombre d’espèces animales. Et c’est un bestiaire impressionnant que met en scène Franco Prosperi. Outre les rats, chiens, ours, lions, tigres, guépards, pumas, hyènes et même des éléphants, pour ne citer que les espèces rendues agressives, sont de la partie! Dans une ambiance nocturne qui nous accompagnera tout au long du métrage, l’homme est désormais réduit au statut de proie et la panique gagne rapidement l’ensemble de la ville. Les animaux s’adaptent d’ailleurs parfaitement à ce nouvel environnement, profitant des zones d’ombres qui résultent de l’architecture imposante et de l’éclairage défaillant4 pour se dissimuler ou tendre une embuscade. Alors que le chaos règne sur la ville et que les autorités sont dépassées par les événements, quelques individus, un vétérinaire, une journaliste et un inspecteur de police tentent de stopper la menace.

Les Bêtes féroces attaquentDes rats qui investissent une voiture dans laquelle fricote un jeune couple, un tigre du Bengale venant chasser dans une rame de métro, un aveugle tué par son chien5, un homme sauvagement attaqué par des lionnes, une jeune femme qui s’enfuit en voiture poursuivie par un guépard, un ours polaire pourchassant des enfants dans une école… ne sont que quelques exemples parmi les nombreuses séquences d’attaques auxquelles le spectateur a le plaisir d’assister. Ces dernières, grâce à un excellent travail de supervision et de dressage des animaux sont particulièrement réussies. Et si elles n’atteignent pas l’intensité des impressionnants assauts des lions dans Prisonnier des fauves (Savage Harvest, Robert E. Collins, 1981), ces scènes dégagent une redoutable férocité et une grande crédibilité. L’impact en est renforcé par l’utilisation de maquillages bien sanguinolents.

Bien que Franco Prosperi ait bénéficié d’un budget confortable pour réaliser Les Bêtes féroces attaquent, il est dommage que l’aspect technique du film manque parfois de finition. Outre de fréquents problèmes de continuité relatifs aux conditions de tournage, quelques cadrages approximatifs et certaines séquences à la mise en scène un peu hasardeuse viennent ternir le tableau, tout comme le fait que le tournage se soit entièrement déroulé de nuit. Un point qui joue certes en faveur de l’ambiance oppressante que dégage le film, mais qui rend pénible la lisibilité de certaines scènes.
À l’image du script minimaliste, la caractérisation des personnages, leurs dialogues et autres interactions sont des plus sommaires. Ces derniers laissent donc le champ libre aux véritables vedettes du film que sont les animaux tueurs et les impressionnantes séquences qui les mettent en valeur, ce qui justifie amplement que l’on s’intéresse à cette production fascinante et jusqu’au-boutiste.

Les Bêtes féroces attaquent


Autour du film

Durant ses nombreux voyages relatifs à sa carrière professionnelle mêlant ethnologie et éthologie, mais aussi de réalisateur, Franco Prosperi a noué de nombreux contacts autour du globe. C’est ainsi qu’il se rend au Zimbabwe pour retrouver son ami Vivian Bristow, propriétaire d’une réserve d’animaux sauvages. Parmi ces derniers, après leur sevrage, les petits de quelques espèces sont éduqués durant plusieurs mois qu’ils passent dans la maison du propriétaire. Destinés aux tournages de publicités, de séries télévisées ou de cinéma, ils sont ainsi habitués dès leur plus jeune âge à côtoyer l’espèce humaine.

Débuté en Afrique Australe, le tournage de Les Bêtes féroces attaquent ne sera pas de tout repos et sera délocalisé à plusieurs reprises. À peine le temps de mettre quelques scènes en boîte, dans un pays fragilisé par une histoire complexe et de nombreuses guerres, une attaque terroriste survient. La fusillade visant clairement l’hôtel dans lequel l’équipe du film est installée, celle-ci décide de poursuivre l’aventure en Afrique du Sud dans les environs de Johannesburg. Mais là encore, après quelques jours sur place seulement, Prosperi est contraint de quitter les lieux. Rattrapé par son passé et la mauvaise image laissée par ses précédentes productions, plus particulièrement le sulfureux Adieu Afrique. L’industrie du cinéma et des associations de protections des animaux, épaulées par la presse locale, protestent contre le tournage de Les Bêtes féroces attaquent.

Les Bêtes féroces attaquentDe cette escapade sur le continent africain subsistent tout de même la majorité des scènes qui concernent les éléphants, celles des vaches affolées déambulant dans les rues, ou les spectaculaires images du guépard qui prend en chasse une voiture. Pour l’anecdote, afin d’inciter le guépard à courir tout en conservant une trajectoire prévisible, un poulet déplumé est attaché au pare-choc d’une voiture! Des séquences additionnelles tournées en Europe et quelques opérations en salle de montage feront le reste, et c’est à Rome que sera complété le tournage.

Des animaux et des hommes

Les Bêtes féroces attaquentComme le relate Prosperi, mettre en scène autant d’animaux n’est pas chose aisée. Même habitués à l’homme, ces derniers peuvent se montrer imprévisibles, et le risque de voir des réactions inattendues se produire est accentué par les bruits, lumières et tout le va-et-vient qui composent un plateau de tournage. S’ajoute à cela la difficulté pour l’équipe d’identifier des zones peu peuplées et faciles à isoler afin que les animaux ne s’échappent pas, une tâche parfois complexe puisqu’un certain nombre de scènes ont été filmées sans autorisation. De nuit, l’équipe doit donc courir après les rats (environ 500) de laboratoire peinturlurés en noir6 nécessaires à quelques plans, ou demander l’aide des pompiers afin qu’ils soulèvent une voiture sous laquelle s’est réfugiée une lionne!
Au-delà du travail des différents dresseurs présents durant le tournage, selon le réalisateur, certains animaux étaient volontairement alcoolisés afin de les rendre plus placides.

Parmi les spécialistes animaliers présents sur le tournage, le dresseur Pasquale Martino, ainsi que les Triberti, une famille de forains italiens à la tête du cirque qui porte leur nom. Ces derniers fournissent la majorité des animaux nécessaire au film, notamment les rares ours polaires. Selon différents degrés d’implication et leurs expériences professionnelles avec une ou plusieurs espèces animales, chaque membre de la famille participe au tournage. Tous passent ainsi plusieurs jours à répéter les séquences animalières souhaitées par le réalisateur. Certains font également office de doublures pour les comédiens, par exemple Giancarlo et sa femme qui sont respectivement attaqués par un tigre et un ours polaire.
Selon la dangerosité des séquences, d’autres précautions sont prises, notamment lors des plans tournés dans une école ou un ours polaire, de son nom de cirque Pippo, pourchasse des enfants dans les couloirs. Trois personnes sont présentes en assistance, chacune munie d’un fusil chargé avec des fléchettes tranquillisantes…

Si personne n’a été blessé durant le tournage, quelques incidents reviennent régulièrement lorsque l’on interroge les membres de l’équipe technique ou de la distribution. Comme la scène des éléphants tournée dans l’aéroport de Johannesburg. Sur place, la mise en place du matériel s’éternise durant des heures et les bestiaux s’impatientent. Au fil des heures qui passent, les incessants bruits des avions et autres machineries finissent par effrayer les animaux qui se mettent alors à courir dans tous les sens, détériorant sur leur passage les éclairages délimitant les pistes avoisinantes.
Mais l’anecdote qui revient le plus souvent est celle concernant Dharma, tigresse confiée aux soins de Prosperi par un éleveur d’animaux exotique de Rome afin de tourner la séquence se déroulant dans le métro. Les répétitions se déroulent bien, le tigre suit le tunnel de contreplaqué construit pour l’occasion qui relie sa cage à la vitre du wagon qu’il est censé briser pour pénétrer dans celui-ci (appâté par de la nourriture dissimulée derrière la vitre). De l’autre côté, des figurants attendent l’entrée du fauve, séparé de l’animal par une vitre incassable. La caméra tourne, mais arrivé devant la vitre, le tigre est effrayé. Il brise le dispositif mis en place et s’enfuit pour se réfugier dans les toilettes de la station! Le propriétaire de l’animal tente alors de faire calmement sortir la bête, mais celle-ci, peu coopérative, en profite pour se faufiler et commence à emprunter la voie menant à la station suivante. Une nouvelle tentative de capture s’ensuit, et cette fois la tigresse bondit pour se réfugier sur le toit de la rame de métro d’où elle ne sera délogée que plusieurs heures plus tard. Pour la sécurité de l’animal, l’alimentation électrique des lignes est alors coupée. Un incident qui occasionne la fermeture complète d’une section puisque le tournage, initialement autorisé entre 1 h et 3 h du matin, s’étire ainsi jusqu’à 6 h, lorsque les stations ouvrent et que les premiers travailleurs commencent à affluer…

Les Bêtes féroces attaquent

Au sujet du traitement des animaux durant le tournage de Les Bêtes féroces attaquent, Franco Prosperi mentionne que les constats des différents contrôles de la police ou de membre de la WWF abondent en son sens. Il ajoute qu’aucun incident envers les animaux n’est à relater et que chacun a été retourné à son propriétaire, y compris les rats. Pour ces derniers, les propos du réalisateur son cependant contredits par John Aldrich/Tony DiLeo, un ancien dresseur de cirque reconverti en acteur. Lors d’un voyage à Los Angeles en compagnie de Bruno Vailati, les deux hommes rencontrent le compositeur Daniele Patucchi qui leur apprend que Franco Prosperi cherche un acteur ayant de l’expérience avec les animaux. Et si le réalisateur mentionne l’utilisation de faux rats lors des scènes durant lesquelles ils sont enflammés, l’acteur raconte avoir été très mal à l’aise à la vue du combat entre un chat et des rats ou d’avoir assisté à des prises lors desquelles des rats ont été brûlés vifs… D’après ses souvenirs, seuls les rats ont été maltraités durant le tournage.


 

  1. Citons par exemple le sympathique La Mort au large (L’Ultimo squalo, 1981) d’Enzo G. Castellari ou les amusants Le Monstre de l’océan rouge (Shark rosso nell’oceano,1984) et Killer Crocodile (1989) respectivement réalisés par Lamberto Bava et Fabrizio de Angelis.
  2. Jusqu’à sa renaissance dans la seconde moitié des années 90.
  3. Une constante du cinéma d’exploitation italien, plus particulièrement dans les mondos et films de cannibales
  4. Comme le souligne le texte de l’excellent webzine qu’est Tortillapolis, la technologie est constamment malmenée par le réalisateur au fil du récit.
  5. Clin d’œil (volontaire?) à la célèbre et effroyable scène de l’excellent Suspiria de Dario Argento qui sera également reprise par Lucio Fulci dans L’Au-delà
  6. Subterfuge également utilisé par Bruno Mattei dans son improbable Les Rats de Manhattan ou Bert I. Gordon dans Soudain… les monstres! pour les rendre plus effrayants

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